Articles

Chicago

Image
J'allais à l'école tous les jours. Aussi l'école n’était-elle jamais vide. Il y avait toujours là quelques adolescents aux allures étonnantes, la silhouette séchée, allant et venant avec un mouvement régulier de dealers. D’un air de méfiance, je m'y rendais fréquemment dans l'espoir d'y enseigner les sciences de la vie et de la terre. Les livres étaient là, et j'en saisissais péniblement les mensonges. Boire du lait pour bien grandir disait-on. Bien que mes disciples préférés avaient déjà entendu cela ; par la légère et délicieuse ivresse qu'elle véhiculait, la mahia était sans doute la seule boisson rafraîchissante qu'ils chérissaient. Quelqu'un l'avait apportée de bon matin. Tous la huaient hardiment dans une clameur furtive, qui croissait avec la voix aiguë d'un vendeur de saucisses ambulant. Par bonds violents, les paroles de " lbakhta kya" se mirent à hisser délicatement, au milieu de l'effroyable vacarm...

Tilelli (Liberté)

Image
Je n'ai peur de rien. Ni même de personne. De la peur même naît le courage d'être. J'ai parcouru bien des forêts épineuses, bien des déserts arides, où seule la folie, morne, poussait ma raison d'être vers un ciel âpre, sous lequel tout semblait insensé. Insensé, et complètement absurde, malgré mes véhémences. J'ai été battu à coups de couteau, dans la foule, pour avoir défendu des idéologies, des oppositions théoriques, auxquelles sont associées les libertés fondamentales. J'ai été arrêté pour m'être saoulé en public, songeant sobrement à ma dignité violée, cette lésion qu'il me fallait panser par quelques chopes de Mahia. J'ai été détenu pour possession de stupéfiants, alors que je n'avais pas de quoi fumer un gramme de haschich, au marché noir. Il fallait, pour défendre ses opinions, se heurter à une montagne noire, puis se laisser tomber dans une petite cavité, profonde. Profonde, au milieu des décombres. Ce soir là, j'ai compris ...

مدرستي

Image
Je suis né dans une grande maison en ruines, aux fenêtres brisées d'où soufflait un incessant courant d'air, balayant les grains de poussière au loin. Très loin. Pauvre, j'injuriais ma providence d'une voix dense. Et que ma détresse, où la mort planant comme un bosquet de lilas, fera s'épanouir les écumes de buddleias, jusqu'aux sanctuaires de Delphes. Tandis que le ciel bordait l'horizon de mes printemps, sous la fraicheur des herbes foulées, il me semblait que j'étais l'homme ridicule de Dostoïevski. Oui, je rêvais grand. Très grand. D'une intelligence enjouée, je voulais réparer les démarreurs du tracteur de mon père, et en déduire un mécanisme ingénieux capable de construire une machine à grains, afin de produire des céréales, et de la farine autant que je le voulais. Enfin, je devais, disait-on, aller à l'école, y trouver les réponses manquantes à mes questions. La physique, en particulier, le comportement mécanique des machine...

Les voyageurs de la mort

Image
Il me semble avoir vécu plusieurs vie en une seule. De père en fils, notre misère se prolongeait, nous entrainant malgré nous au delà de nos vaillances, dans ces fatalités de rôles qu'on ne choisit que sous la contrainte d'une vie égarée. Ma mère ne parvenant à gagner de l'argent, qu'en se dévêtant entièrement devant des hommes, comprit que cette nudité interdite, me vexerait. Alors, ayant deviné que son corps, tantôt nu, tantôt allongé sous celui de ses amants d'une heure, nourrissait mes réflexions les plus criminelles; m'envoya vivre chez mon père à Casablanca. " Il me faudra vendre mes reins. Va-en maintenant, va me chercher de l'argent" s'écriait mon père, le cœur tatoué de rancœur,  voulant me punir de ce qu'il n'avait pas eu, une bouteille à moitié pleine. Lorsqu'il absorbait un peu trop vite son breuvage, rouge, il gravissait ainsi, par une perte de raison, l'exaltation d'une vie, sans doute meilleure. A la l...